02 octobre 2008
De la dés-hellénisation
Les préjugés infiltrés dans la substance même du christianisme ont déraciné l' Europe, l'ont coupée de son passé millénaire, ont établi une cloison étanche, infranchissanle entre la vie religieuse et la vie profane, celle-ci étant tout entière héritée de l'époque dite païenne. L'Europe ainsi déracinée s'est plus tard déracinée davantage en se séparant, dans une large mesure, de la tradition chrétienne elle-même sans pouvoir renouer aucun lien spirituel avec l'Antiquité. Un peu plus tard elle est allée dans tous les autres continents du globe terrestre les déraciner à leur tour par les armes, l'argent, la technique, la propagande religieuse. Maintenant on peut peut-être affirmer que le globe terrestre tout entier est déraciné et veuf de son passé. Cela parce que la christianisme naissant n'a pas su se séparer d'une tradition qui avait pourtant abouti au meurtre du Christ. Et cependant ce n'était pas contre l'idolâtrie que le Christ avait lancé le feu de son indignation, c'était contre les pharisiens, artisans et adeptes de la restauration religieuse et nationale juive, ennemis de l'esprit hellénique." Vous avez enlevé la clef de la connaissance." A-t-on jamais saisi la portée de cette accusation ?
Simone Weil
En considération de la rencontre avec la multiplicité des cultures, on aime dire aujourd'hui que la synthèse avec l'hellénisme, qui s'est accomplie dans l'Église antique, aurait été une première inculturation, qui ne devrait pas lier les autres cultures. Celles-ci devraient avoir le droit de revenir en arrière jusqu'au point qui précédait cette inculturation pour découvrir le simple message du Nouveau Testament et l'inculturer ensuite à nouveau dans leurs milieux respectifs. Cette thèse n'est pas complètement erronée ; elle est toutefois grossière et imprécise. En effet, le Nouveau Testament a été écrit en langue grecque et contient en lui le contact avec l'esprit grec — un contact qui avait mûri dans le développement précédent de l'Ancien Testament. Il existe certainement des éléments dans le processus de formation de l'Église antique qui ne doivent pas être intégrés dans toutes les cultures. Mais les décisions de fond qui concernent précisément le rapport de la foi avec la recherche de la raison humaine, ces décisions de fond font partie de la foi elle-même et en sont les développements, conformes à sa nature.
La théologie, "interrogation de la raison de la foi"
Depuis très longtemps, l'Occident est menacé par cette aversion contre les interrogations fondamentales de sa raison, et ainsi il ne peut subir qu'un grand dommage. Le courage de s'ouvrir à l'ampleur de la raison et non le refus de sa grandeur — voilà quel est le programme avec lequel une théologie engagée dans la réflexion sur la foi biblique entre dans le débat du temps présent. "Ne pas agir selon la raison, ne pas agir avec le logos, est contraire à la nature de Dieu" a dit Manuel II
Benoit XVI - Discours de Ratisbonne
Comme si la liberté et la vérité étaient des bizarreries locales, à mettre sur le même plan que le port du kilt ou la consommation d'escargots. Rémi Brague
Le respect de tout individu qu’apporte implicitement la nouvelle foi, le second siècle est bien trop conquérant, trop fougueux, trop sélectif pour en laisser déjà s’épanouir la prodigieuse idée. Tout homme a beau être enfant de Dieu, la dignité, cela se gagne, ou se garde, comme on voudra. Les Pères ont trop à dire à cet homme qu’ils pressent de commandements. La foi se mérite, Dieu aussi.
Ces objurgations, en leur mélange de rudesse et de naïveté, pourront passer pour une « morale bête ». Mais ce serait rester au bord. Voici justement que la jeune foi infuse un sang neuf à la philosophie de la connaissance de soi poursuivie par les Grecs. « Vous êtes toujours sous le regard de Dieu», répètent à l’envi ces textes. Parole lourde de conséquences : un autre vous observe. Votre vie intérieure est connue par quelqu’un bien mieux que vous ne la connaissez vous-même.
L’homme n’a plus seulement à apprendre qui il est. II doit examiner en lui ce qu’un autre connaît déjà : deux connaissances vont se mesurer; regarder en soi, c’est découvrir cette présence d’un autre. Le moi cesse d’être le champ neutre de l’observation; il devient le lieu dramatique où le jugement d’autrui affronte et corrige la subjectivité. Ne nous étonnons pas que ces textes soient traversés de frissons et d’éclairs : un Dieu redoutable habite les consciences. Impossible d’échapper à son tribunal intérieur.
Ainsi le projet socratique se trouve déplacé de la connaissance philosophique à l’évaluation douloureuse de ce que veut et peut une âme. La fonction cognitive cède devant le zèle dévorant de la critique. Toute conscience chrétienne sera une conscience déchirée, à mi-chemin entre l’échec et l’exaucement. Elle est vouée à cette ambiguïté éternelle, assurée d’être déjà en possession de la lumière et d’être possédée par l’amour de Dieu, mais incapable de mener cet amour et cette clarté à leur achèvement. Et elle se partage entre une inquiétude et une espérance perpétuellement renouvelées. Poignant amalgame de ferveur et d’attente, d’effort et d’insécurité...
Certes, le christianisme n`a pas inventé la conscience ni la culpabilité, ni cette prodigieuse dynamique de l’âme qui fait toujours effort au-delà d’elle-même. Mais il a mobilisé les forces de l’être dans un projet sans précédent. Quand les Pères parlent aux hommes de se sauver, ce n’est pas une invitation à prendre la fuite. Au contraire, c’est demeurer sur la place, et lutter rageusement contre les démons intérieurs qui nous rongent.
L’existence devient le théâtre d’un combat ininterrompu entre l’amour du Christ et ce qui s’appelle désormais le péché. En ce sens, la foi nouvelle fonde dans le monde hellénistique une conception de la liberté qui n’est pas philosophique en son essence : c’est une liberté provocante, frémissant d’ardentes volontés, folle dans sa sagesse, ou raisonnable dans sa démesure, parce qu’elle soupire sans cesse plus loin qu’elle, plus loin peut-être que l’humain, et en même temps elle fait sa passion de l’homme et ne puise sa joie qu’au plus sensible du cœur, l’amour. Et voici peut-être ce qu’est « appartenir au monde comme si l’on n’en était pas » : ne plus pouvoir se perdre dans l’homme; ne plus pouvoir s’en éloigner.
France Quéré